SESSION OF THE MONTH

COÛTE QUE COÛTE

Un film by Claire Simon

90 min - 1994

Prix Louis Marcorelles – Cinéma du Réel 1995

Méthode « de la main moite » :

Après une ou deux heures de négociations, l’acheteur serre la main du fournisseur.
Si celle-ci n’est pas moite, le premier en conclut qu’il n’a pas poussé le second assez
loin dans ses retranchements, et relance la discussion pour lui arracher de nouvelles
concessions.

COÛTE QUE COÛTE est un polar commercial,
un film dont le moteur est l'argent,
un documentaire sur les sentiments.


En dvd chez Shellac sud

POUR ALLER PLUS LOIN :

Lorsque l'histoire commence, Jihad vient de monter une petite boîte de plats cuisinés, dans la zone industrielle de St Laurent du Var (à côté de Nice). Ça fait 6 mois qu'il produit et qu'il vend aux grandes surfaces des farcis niçois, de la paella, du poulet basquaise, des bricks, des salades niçoises… Passée l’euphorie de la saison estivale Fathi, Toufik, Madanni, (les cuisiniers), Marouan (le livreur) et Gisèle (la secrétaire/emballeuse, étiqueteuse) s'adaptent à l'adversité qui se dessine, car ils veulent tous la réussite de la boîte. Parce que c'est la leur, et qu'elle est devenue un peu leur patrie du moment...

Malgré (ou à cause) des difficultés, chacun travaille à "navigation systèmes" comme on fait partie du club des cinq, des pieds nickelés ou des Marx brothers, c'est à dire finalement, par conviction. Ce sentiment d'appartenance s'est installé petit à petit, sous ce drôle de nom pour une entreprise de plats cuisinés: "navigation systemes"... On pourrait croire à une blague mais le nom de la marque :"Équilibre" inscrit sur chaque barquette, rétablit l'idéal du "produit" et de " l'entreprise". Équilibre : Un idéal difficile à atteindre. Qu'à cela ne tienne ! Ici, personne ne recule devant les sacrifices. Il faut "coûte que coûte" garder le bateau à flots, colmater les brèches que font les dettes et toujours avancer... Le capitaine du bateau, le patron, tente de fuir la tempête, de retrouver le bon vent mais le cyclone du grand "Capital" n'épargne pas toujours les frêles esquifs.

Dans le bureau, là où l'on fait les additions, et les soustractions, c'est souvent le désespoir et son énergie qui prédominent, mais il suffit d'aller en cuisine, là où on produit, pour espérer de nouveau.
Parfois le désespoir change de camp, car de façon générale ce qui arrange le bureau (la gestion, le commerce) est une catastrophe en cuisine (la production)... L'histoire avance, entre les bonnes résolutions de chaque soir et la dure loi du marché de chaque matin.

LE MOT DE LA REALISATRICE

Pour faire ce film j'ai choisi de filmer les "fins de mois".
Pendant six mois je suis allée à "Navigation Systèmes" filmer cette épreuve qui se répète chaque mois, où chacun se demande secrètement "est-ce qu'on va continuer le mois prochain ? ". Si les fournisseurs, les employés peuvent attendre d'être payés, il finit toujours par arriver un moment où le scénario de l'argent ne pardonne pas. On attend la fin du mois comme l'épreuve du feu. Une fois devant la vérité, peut-on la voir, la dire ? Le sol se dérobe, cette épreuve que l'on a redoutée et espérée que dit-elle exactement ? "On sera payé la semaine prochaine... On a trouvé de nouveaux clients, de nouveaux fournisseurs, ça ira mieux le mois prochain..." Chacun s'arrange, trouve les mots les phrases qui tracent un pont au-dessus de l'abîme, on ferme les yeux pour ne pas avoir le vertige et on s'accroche aux sentiments :"Sauver la boîte c'est se sauver soi-même". La vérité, celle qu'on attendait à la fin du mois, on ne l'a pas vue passer... Tant mieux! Le mois prochain peut-être, on saura si on a gagné ou perdu la partie... J'ai filmé délibérément cette entreprise comme un camp retranché ; car aujourd'hui travailler c'est un combat. Surtout pour ceux(la majorité), qui ne sont pas au départ des capitalistes et qui s'essaient malgré tout à sa cause.
Dans ce bout de local industriel de l'allée des métallos, entre ces cloisons frigorifiques tout justes montées et ce bureau digne de Dashiell Hammett, se déroulait à mes yeux un drame universel, une sorte de comédie tragique du travail, de ce qu'on est parfois amené à faire pour vivre dans notre monde...

Claire Simon